Les démons

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Les vieux démons renaissent du passé. Quand ils se soulèvent, grandissant telles des ombres fuyantes, la cendre coule le long de leurs membres décharnés. On entend leur rire sournois se fondre dans la masse de suie. Ils font des gémissements arides, secs comme des moignons de vie. On les laisse prendre de l’espace jusqu’à tout bouffer.

Après, ils forment des ondes malsaines qui s’élancent dans les cœurs des gens. Ils vont marcher sur les estomacs, prenant un malin plaisir à écraser les viscères de leur talon d’acier.

Ils mettent le feu et un incendie se déclare, d’abord sous la forme d’une fumée imprécise, malhabile. On ne la voit pas se nicher dans les creux des arbres, entre les feuilles d’automne jaunies. Mais elle est bien là, friponne inflexible, et elle recouvre le monde d’un brouillard étouffant.

Les diables se marrent. On voit des gouttes d’acide briller sur leurs dents noires. Des écumes à l’odeur âpre recouvrent leurs gencives rouges comme le sang. Elles se crispent sur leur langue pleine d’épines et on croit entendre des cris stridents alors qu’ils ne disent rien.

Ces êtres vêtus d’aspérités adorent piquer là où le mal se repose. Ils le réveillent et le poussent jusqu’au fond de l’océan. Puis, il fait des bonds sur le sable des profondeurs et provoque des cratères qui soulèvent l’eau.

Ils ravagent la joie et trépignent d’excitation, mordus par une sauvagerie sans limites. Ils détruisent les âmes et les recréent pour en extraire des tas de poussière. Ils sont coriaces, forgerons de la misère humaine. Ils sont l’indicible que chacun connaît.

Un souffle

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Tu es dans l’ombre. Un nuage éteint, plein de lumière inassouvie. Je vois des reflets qui brûlent tes yeux au milieu du ciel. Ils sont orangés, empreints d’un mystère. Ils forment des astres d’inconnu, fragiles funambules du présent.

Je perçois au loin, sur de furtifs appendices de ces moments du passé qui refont surface, un souvenir qui se dessine. Dans l’infinité de cet instant, presque imperceptible, je sens tes mains qui se grandissent vers cet ailleurs dont nous n’avons pas cerné la destination.

Au fond des trous de la terre, sans raison, nous dormons dans les feuilles mortes. Notre respiration vient frôler les herbes folles qui se nichent entre nos reins. Il est impossible de lire cette rencontre, car elle n’a pas lieu. Mais nous sentons aussi fort que les fleurs pétries entre deux doigts agités.

Nous respirons les odeurs froides de ces corps bouillants. Comme des wagons perdus dans la brume, nous avançons vers un infini dévasté. Attristés, vieillis, nous sermonons autour d’un espace dans lequel nous évoluons sans mûrir. Nous nous perdons entre les failles d’une forêt imprévisible.

Tu as grandi. Tu es un autre entraîné par la force des jours qui frémissent. Et tu souris avec un air que je ne t’ai pas connu. Tu es riche de nouveauté, porteur d’une destinée improbable. Tu es un rayon de lune.

J’ai changé. Je ne suis plus cette pointe acerbe à la lame tranchante. Je ne pleure plus pour des miettes. J’imagine ce qu’aurait été cette vie avec toi. Elle aurait pu exister. Mais elle s’est consumée aussitôt qu’elle a été pensée. Un vaste et frigorifique vide. Un idéal en lambeaux.

Promenade

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Elle avance, libre, en faisant frémir les broussailles, jetant ses bras sur leurs épines. Les oiseaux, sur les branches des arbres hauts, se taisent pour la laisser passer. Les nuages changeants s’éteignent dans un flou impossible. Elle crie et pleure en se fiant aux intuitions des montagnes qui l’entourent.

Des insectes inactifs se réveillent sous les feuilles mortes pour retourner vers leur tanière abandonnée, inconnue des autres êtres qui vivent autour d’eux. Des parcelles de fleurs de bleuet qui n’osent émerger qu’au printemps s’immiscent entre les racines de saules effacés.

Quand la nuit tombe, muette de sonorités furtives, elle emporte avec elle les derniers frissons du destin. Elle continue de piétiner les herbes folles, rageant contre les lois immuables qui la forgent tout en la bouffant.

Caché au centre d’un terrier de bois, un hibou s’efforce de se faire entendre, pris entre les mailles d’un filet de brise légère. Il s’emmitoufle dans ses plumes sordides, brunies par les années qui s’effilochent en lambeaux oubliés.

Elle se perd dans des pensées incertaines et sa salive se transforme en gouttes acides qui lui abîment jusqu’à la pulpe de ses gencives. Coincée, elle s’étouffe en se débattant dans ses mottes de terres où le foin l’aspire vers un magma inconscient.

Des échos résonnent, l’entraînant loin dans la forêt. Elle s’abandonne aux crissements des sabots de ceux qui la jalonnent. Elle s’imagine et se réalise, en un fredonnement incompris, à l’image d’une abeille sans oreilles qui tente de retrouver son chemin.

Égarée, docile, elle revient sur ses pas, en quête d’un trop connu désastreux qui reste son seul repaire. Elle se hérisse au son si familier des pneus qui soulèvent la route, la marquant encore une fois, lui traçant une nouvelle ride sur son goudron vieillissant.

Elle plonge en un mouvement sourd, glacé, s’enfonçant sous les sables mouvants de l’avenir. Effrayée, malhabile, elle est ensevelie en un instant. Elle est isolée, sous terre, et personne ne le sait.

 

Un chemin croisé

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Tu t’envoles dans ce nuage d’encens, pliant sous le poids de tes ailes de plomb. Tu voulais aller jusqu’au soleil, sans bagages. Ton humeur toujours positive m’emplissait les narines d’espoir, ainsi qu’à beaucoup de gens.

Les montagnes étaient basses à côté de ta joie de vivre qui faisait mal aux ombres. Tu jurais aux papillons que tu leur donnerais un jour de plus. Tu étais cette poussière rebelle qui brille au fond des flaques, ce grain de sable échappé d’un désert lointain.

Quand j’étais à côté de toi, je prenais ma respiration et c’était comme si le temps s’arrêtait. J’étais foudroyée par tes histoires qui me fascinaient. Tu étais un messager de l’inconnu. J’avais envie de te trouver et je cherchais tes doigts dans la nuit, pour les effleurer sans précipitation, si bien que ce geste paraissait inoffensif. Inattendu.

Tu étais mon sortilège, mon poison en bouteille. Tu avais le goût de l’improbable et d’un vent dément qui lève les cheveux. Tu avais des étincelles bien cachées que je percevais dans tes chuchotements.

Les années défilent, s’égrainant autour d’un chapelet de minutes qui paraissent des éternités. Tu vis en étant plus prêt, destiné à l’avenir. Chacune de tes inspirations te ramène sur le sol vague, tremblotant.

Je parcours les continents et tu es un mirage au fond d’un instant. Oasis inopiné, tu remplis ma jarre d’eau alors qu’entre nos tableaux se dresse un mur d’impossible à conquérir.

Le parfum de l’innocence

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Il avait ce regard fragile entre deux mains innocentes. Plein de rage mais aussi de douceur, il surfait sur mon esprit vagabond. Je l’entendais et le sentais frotter mon cuir chevelu sous la douche et il n’y avait plus que lui et moi. La brume qui embaumait la salle de bains était un manège qui nous ensevelissait.

Il était l’image de mes pensées, un éclat de mystère parsemé par le vent. Il était l’ancien, le neuf et l’avenir, avec ses grands yeux ouverts. Vif, il disait tout à travers ses pupilles qui lançaient des reflets comme le miroir de mon âme.

Il sentait bon l’air frais du renouveau. Ses lèvres rouges s’étendaient en un large sourire exotique, s’imprimant dans le présent. Il transpirait de sa voix des notes suaves, l’appel d’une sauvagerie délicate qui n’a de place qu’entre ses bras.

Elle était l’île du lointain, je m’y perdais rien qu’à l’écouter. Dans ses silences, il régnait les refrains d’un passé qui n’appartenait qu’à nous. Elle marchait du haut de ses talons, l’élançant jusqu’à la lune. En un pas, elle déposait autour d’elle une odeur de lilas qui la rendait unique.

Elle brillait, naturelle, sans autres atours que les siens. Elle était intuitive, habile, et s’illustrait par un caractère aux pointes d’hystérie. Elle en était sublime. Je respirais sa candeur en suivant de mes joues les courbes de ses reins.

Il était un mirage, un rêve, un autre monde.

Elle était un passage, un tableau impressionniste, le fond d’un paysage qui inspire à la mort.

Nous étions perdus, là, dans une immensité perfide, celle d’un bonheur mûr mais inconscient. Nous restions une seconde, un court instant, entre les cieux et le vide. Nous partagions des rires fous, encouragés par notre jeunesse et l’insouciance de sa fonction. Nous allions grandir et nous ne le savions pas.

Cette mémoire

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Cette nuit aspire les abysses. Dans les profondeurs des étoiles, je vois une lueur moite, qui suinte et fond sur les comètes. L’une d’entre elles s’écrase sur la terre fraîche de l’après minuit.

Je suis dedans, toute emmêlée. En sortant de sa coquille craquante, je me prends les pieds dans une touffe d’herbes humide. J’ai des ampoules grosses comme des rochers et elles râpent sur les graviers pointus qui me percent l’épiderme.

J’ai une impression âpre, les dents qui se serrent en pensant. Je voudrais dire ce qu’il faut, sans réfléchir. J’aimerais t’emmener avec moi vers des chemins nouveaux, que l’on respire ensemble les parfums des fleurs fendues et que l’on soit les seuls à détecter le poids des coccinelles sur les feuilles vertes.

Je voudrais être si minuscule que je pourrais monter sur les ailes d’un puceron pour m’envoler avec toi vers des pays inconnus. Nous serions loin de la foule, dans un désert où il n’y aurait rien que nous deux.

Pourtant je sors de ce caillou fumant et je me sens si frêle. Je crois que je ne tiens plus debout. Je m’assois et je laisse les larmes sillonner jusqu’à mon menton. J’ai l’habitude qu’elles dessinent des rayons sur mon visage émacié.

Je te vois courir au centre d’une pluie d’énigmes, transformé. Je suis sans énergie et je m’enfonce dans la boue à force d’insister. J’ai encore plus d’eau sous les yeux. Des gouttes qui creusent des rivières.

Les promesses grandissent et se forment comme des fruits mûrs qu’on ne peut jamais cueillir. Elles pourrissent mais je les avale. Elles glissent dans ma gorge et l’irritent avec puissance. Aromatisées d’un venin précieux, je les digère mais elles deviennent des levures solides qui cristallisent mon estomac. Il devient dur. De la pierre.

Je me relève de la butte humide sur laquelle j’étais assise. Je retourne vers mon satellite venu de l’espace et je m’assois sur le siège. Je sais que tu es là et je te souris même si ma langue saigne. De toute façon, tu n’y vois que du feu.

 

 

Inertie

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Tu es immobile après tous ces chocs. Tu trembles et personne ne le voit, dans ta chaise à roulettes. Tu as les organes retournés, les os broyés. Ils sont tellement effrités qu’ils ne font plus de bruit.

Je te revois dans les rues, marcher. A toute allure, dans ta jeunesse frivole. Je sens encore l’innocence de ton âme qui redoutait ce que tu vivrais finalement un jour. Je me souviens d’un matin avant l’aurore, où tu m’avais dit que tu savais ce qui arriverait. Si tu conduisais une voiture.

Je me rappelle bien. J’ai eu les sens meurtris. Je m’en souviens encore comme si c’était hier. Et le temps a passé. Des moments de joie, de rage, de dégoûts et de frissons. Des plaintes, des pleurs, des chansons et des vibrations.

Tu y as goûté, j’en suis sûre, bien que nous nous soyons perdus de vue. J’y ai goûté, là c’est sûr, et je n’y pensais plus.

Un de ces jours pas comme les autres, qui paraissait pourtant ordinaire, je continuais de vivre avec d’autres tourments.

Pendant ce temps, tu te brisais sous la ferraille, au bord de la route et dans le silence de la nuit. Sous la carrosserie de la voiture, ton cercueil qui n’aurait pas raison de toi, tu étais mixé. Piégé.

Je ne sais pas ce qu’il s’est passé ensuite mais tu es revenu. Cette fraction de seconde qui a tout fait basculer. Tu étais dans une chambre blanche. Complètement démoli.

J’ai mal aux muscles et je sens que toi, tu aimerais retrouver cette douce souffrance. Quand j’ai des fourmis dans le corps, je les imagine marcher sur ma peau et ça ne me dérange plus. Je voudrais te redonner la sensation du toucher, que tu ne l’oublies pas.

Quand on te l’a dit, tu es resté là, inerte. Pour toujours. Mais jamais au fond de toi, car tu es plein de ressources. Tu es un exemple, un être normal, humain, une représentation de la simplicité pure. Mais quand même un exemple parce que tu souris encore alors que tes jambes sont le reflet d’une éternité endormie. Tu as l’âme des vaincus qui gagnent. Contre le temps, contre la douleur, contre l’infini. Contre tout.

Le clown

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Tu le vois, cet homme fou plein de candeur. Il te fait rire avec ses pommettes maquillées, sa peau toute blanche comme du lait. Il a les lèvres vermillon et de sa bouche sortent des mots vibrants de gaieté.

Il chante des contes de fée qui t’emmènent aux quatre coins du monde, empruntant des sentiers où il fait si bon vivre qu’on en oublie les malheurs qui le jalonnent. Il court le long des forêts où les elfes s’agenouillent sur les boutons de fleur.

Tu cours à ses côtés en criant de joie, sentant la pression d’un vent frais sur ton visage et voyant le sien se déformer si joliment. Quand son maquillage part, tu ris aux éclats, à ne plus pouvoir t’arrêter.

Tu te régales de ces instants à l’écouter, parce qu’il t’inspire une paix au parfum de tendresse. Il sort de ses pores une bonne odeur de positif et tu adores la renifler profondément. C’est dans ces moments-là que tu respires le mieux, que tu es au plus près de ton essence, de qui tu es.

Il a les cils sertis de noir et des fausses larmes lui coulent sur les joues. Il fait des moues étranges pour déclencher tes sourires et il y parvient à merveille. Tu t’assoies et tu le vois se démener jusqu’à t’illuminer. C’est tellement attendrissant !

Puis, un jour, alors que tu ne t’y attends pas puisqu’on ne s’y attend jamais, tu sais qu’il ne reviendra plus. Tu es triste et de vraies larmes inondent ton visage. Là, tu comprends que le fard qui le recouvrait était un masque délicieux. Tu regrettes de ne pas avoir su voir à travers et tu sais qu’éternellement, même quand tes yeux seront secs, tu le pleureras.

 

Les passants

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Du haut de l’immeuble, à la fenêtre, j’observe les passants qui courent sur les trottoirs.

Il y a ceux qui vont toujours plus vite, leur téléphone à la main, des idées si plein la tête qu’elles semblent se former autour d’eux dans un halo fumant. L’allure chic, ils sont soyeux sous leur costume bien lissé.

Je vois des excentriques à la coupe folle, indéfinissables dans leurs impressions fauves, malhabiles et inspirant pourtant une confiance en soi d’un autre monde. Imprégnés de drôlerie, ils avancent comme s’ils flottaient dans l’air moite. Ils sont si tristes et désolés derrière leur visage détendu.

Plus loin, des enfants crient et pleurent sans se soucier des attentions que leur portent les autres piétons. Ils sont sans doute la dernière incarnation du présent, sans frontières de l’humeur, brillants de sincérité. Cela ne durerait pas éternellement mais pour l’instant, ils sont encore le reflet de la vérité du moment.

Avançant tant bien que mal entre les fourmis de la foule, les vieux papys se frayent un chemin au bruit de leur canne. Derrière les nombreuses rides qui les creusent jusqu’à l’âme, ils soufflent à chaque mouvement.

Au fond des parcs, dans les buissons, cachés dans les voitures, il reste des amants coupés du quotidien. Leur partage est plus grand que le silence, plus vif que la fournaise. Ils évoluent l’un contre l’autre en ignorant la masse, pris par leur fureur d’aimer et d’être aimé pour un temps qui ne se réfléchit pas.

Et dans la surdité populaire, entre les ruelles moites, là où l’on ne peut voir qu’en s’étant éloignés, se cache la violence. Des échanges de bons procédés aux trafics réveillant l’horreur, des égarés du destin se rencontrent ou s’affrontent.

Au milieu de la masse, je remarque cette femme. Elle a froid dans les yeux et ce qui me frappe, c’est son absence de regard. Elle est là sans l’être, immobile. Rigide, sous la pluie glaciale, elle fond comme un nuage. On dirait qu’elle est invisible.

Passion

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Quelque chose d’inexplicable se produit. Des papillons dans l’estomac se heurtent les uns aux autres dans leur fureur de mouvement. Une étendue de neige se dessine sur le présent, lisse. Il est doux, ce tableau de nature, mutant et serein à la fois.

Les sens brûlent la peau avec ravissement. Ils créent une sorte de cercle infini, vital, où l’absence prend des airs de décadence et où des gémissements se meuvent. Des idées trépidantes se font une place par instinct, laissant la pensée s’enchanter d’aventures.

En poussant du bout des doigts ces baies noires sur les buissons, leur jus éclate et ruisselle le long des ongles qui rougissent. Les feuilles se plient sous le poids des corps qui frissonnent et se piquent. Mais le trouble divin de l’instant fait oublier le reste. Ce moment si bouillant qu’il éloigne la raison.

La puissance du partage d’un regard, de l’effleurement d’une main, de la fausse candeur d’un sourire, se réunissent pour former l’intention. Dans les organes se dressent des tornades de délires indicibles. Dans la tête se forgent des rêves acides, des chemins vers l’irréel.

Le temps passe et les dents se serrent, les peines se tissent sans fin. Des grappes de fruits séchés se colorent de vermillon et se transforment en poudre. Les miettes de terre se tarissent. Les derniers cheveux des arbrisseaux frémissent jusqu’à s’arracher de leur branche pour venir s’étaler sur le sol dans un silence assourdissant. Le paysage s’immobilise, devenant l’épreuve du néant.

Il reste des fourmis, des trous et des prières. Puis, des soupirs.